Depuis quelques mois, les yogas « farfelus » font le buzz. L’ajout d’animaux, d’alcool, d’intentions violentes, d’exercices de HIIT voire d’accessoires issus d’Harry Potter donnent un tour inattendu à la discipline multimillénaire. L’occasion de faire le point avec Stéphanie Rastouil*, prof de yoga à La Salle de Sport à Paris et à Atmâ Yoga Studio. ZippyPass ( qui ça ? ) vous dit tout !

Quelques rappels, pour savoir de quoi l’on parle vraiment :

le beer yoga : facile. Yoga + bière : le concept serait apparu lors du festival Burning Man, aux Etats-Unis. Quelques Asanas, quelques gorgées. Une variante existe, en plus fort, le yoga-tequila. Next !
le rage Yoga : on boit aussi (à la fin) mais on troque le Namasté contre un juron que la décence m’interdit de traduire. Next !
le goat yoga : du yoga en compagnie de chèvres naines. On évolue à leur contact, elle peuvent nous grimper dessus. Autre variante, le yoga with cats, avec des petits minous, enfin, des petites boules de poils. Enfin, des chats, quoi. Hum, Next !
HIIT yoga : mélange de renfo bien cardio et d’asanas. Je l’ai testé, j’ai eu du mal à rentrer dedans, mi figue, mi raisin. Next !
Yoga Harry Potter : dans une brasserie à Austin (Texas), un yoga inspiré de la saga, façon wingardium leviosa. Lancé pour Halloween, le concept est pourtant reprogrammé ce 20 novembre. On arrête là, non ?

Stéphanie, que vous inspirent ces différentes déclinaisons du yoga ?

Je n’ai pas tellement envie de juger. Mais, dans certains cas, c’est vraiment autre chose qu’une déclinaison, voire l’inverse du yoga, qui est proposé. L’objectif du yoga, c’est la connexion à soi-même, arriver à être, dans sa pratique. Avec une chèvre ou tout autre animal qui bouge dans tous les sens pour te distraire, j’ai du mal à comprendre comment tu arrives à trouver l’intériorité. On ne le fait pas dans d’autres cours. Est-ce que tu vas à la boxe ou au cycling avec ta chèvre ? Non. Pourquoi rajouter cet élément qui va à l’inverse des préceptes du yoga ? Idem, le yoga prône la non-violence. Pourquoi les insultes et les jurons en plein cours ? Enfin, petit rappel de physiologie digestive. Lorsque tu as cours le lendemain et que tu fais un repas léger, tu es nettement plus à l’aise, tu peux aller plus loin que lorsque tu as pris un steak, des patates et deux verres de vin la veille !  Or, le yoga, c’est aussi le désencombrement des organes (digestifs aussi) pour se sentir mieux. Donc, prôner l’ajout d’alcool parallèlement au yoga me semble un non-sens total. On peut rendre le cours plus accessible, plus fun, sans se prendre trop au sérieux, mais sans pour autant dévoyer les fondements.

Justement, quels sont les fondamentaux du yoga ?

Le yoga n’est pas seulement une technique, avec des postures. Cela signifie « union », du corps et de l’esprit. A la base, le yoga était utilisé par les élèves qui n’arrivaient pas à rester assis pendant des heures pour méditer. Avec l’enchaînement de postures et un meilleur alignement du corps, ils parvenaient à continuer leur méditation. C’est donc, de la méditation en mouvement : l’accueil de ce qui est, de ce qui vient, sans jugement, sans réaction autre que celle d’observer ce qui se passe en toi et autour de toi. J’ai vécu en Asie où le yoga était très répandu. Certains cours servaient d’ailleurs déjà d’« appât » comme les « summer yoga » pour l’été. A Paris ou New York, d’autres jouent sur un aspect chorégraphique et musical. Or, le yoga c’est calmer et aligner le corps pour calmer l’esprit. Donc, éviter de se disperser. C’est comme si l’on avait peur de se rappeler qu’il faut parfois se retrouver seul face à soi-même.

Notre addiction aux écrans va dans ce sens : rester connectés pour éviter la rencontre avec soi-même et ce qu’on pourrait y trouver, certes…

C’est pourtant le but. Sans être puriste, apprendre à être présent dans son corps, soi même, sans réagir. Mais l’objectif est d’arriver à une conscience de soi. Si l on pratique sans sens, si l’on n’arrive pas à sentir que le corps se bloque et qu’on le force, ça pose un problème. Alors que la pratique aiderait plutôt à se dire « Ok, c’est tout ce que je suis capable de faire aujourd’hui, je ne le sens pas d’aller plus loin ». Aujourd’hui, certains coachs veulent se « former » comme ils se formeraient à une nouveau cours de fitness qui fait fureur. Or, sans réciter par le cœur le Gita (Bhagavad gita, un des poèmes fondateurs de l’Hindouisme), ceux-ci n’arriveront à rien s’ils ne comprennent pas le sens, la philosophie et la culture du yoga. Ce sera juste un enchainement de postures en 45 minutes.

Mais, est-ce que ce n’est pas l’enseignement du yoga dans les salles de sport (et donc, en dehors des studios), qui participent à cela ?

On peut dire ça, d’autant plus que les cours du soir sont bondés, qu’il y a du bruit autour et qu’il est donc plus difficile de lâcher prise. Les salles le font parce qu’elles ne peuvent pas passer à côté de cette tendance forte. Mais c’est aussi un nouveau public, dont certains membres redoutent l’accès à un studio de yoga, en se disant que l’ambiance est trop sérieuse, que les pratiquants ont tous un niveau de dingue. Donc, ça peut être une bonne piste pour s’y mettre. Pour ma part, même avec des formats courts, imposés par le rythme urbain, on peut insuffler cette philosophie de vie. Par exemple, en laissant quelques minutes aux pratiquants sur leur tapis avant et après le corps de la séance pour prendre le temps « d’atterrir ». Ma pratique est exigeante, mais cela n’empêche pas de détendre les gens et de leur parler de spiritualité. Par exemple, il y a la « nouvelle lune » cette semaine. Je leur offrirai la possibilité de se donner des nouvelles intentions, projets, de planter des graines….. Cela parlera à certains, pas à d’autres, ou pas tout de suite.

Pour finir avec les yogas cocasses, peuvent-ils être une porte d’entrée vers le « vrai yoga »?

Permets-moi d’en douter. Bien sûr que celui qui n’a jamais entendu parler du yoga va vouloir essayer. Mais il va retourner au pub s’il a envie de boire ! Je ne suis pas certaine que toutes ces pratiques florissantes s’installent durablement ou qu’elles trouvent un public si élargi qu’il n’y paraisse. Cela étant dit, tout est possible. Pour les yoga très physiques comme le HIIT, cela peut être une voie plus intéressante (en tous cas moins dévoyée) de s’y mettre que les autres pratiques « bizarres ». L’important, c’est aussi la connexion avec le prof. Il faut donc essayer plusieurs yogas, plusieurs lieux, plusieurs profs. Et choisir ce qui nous fait du bien. Avec le temps, vous opterez pour une pratique qui évoluera selon votre énergie du moment, plus dynamique (Yang), ou moins dans l’action (Yin).

Propos recueillis par Charles Brumauld

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